Lieux vécus et paysages projetés

Un barrage permet de produire de l’énergie électrique, nous lui conférons une certaine évidence. Mais sur son périmètre existaient auparavant des hommes, des prairies, des pâturages, des animaux, des plantes. Les lieux des futurs bassins d’accumulation sont parfois habités, et souvent utilisés ou fréquentés depuis longtemps.

Plusieurs projets de barrage touchent ainsi directement des habitants, des bâtiments, des villages et des terrains. Les barrages alpins s'implantent souvent aussi sur des lieux fréquentés par les nouveaux touristes amateurs de montagne dont le nombre ne cesse de croître vers la fin du 19e siècle.

Villages, alpages et terres utiles

Le projet du lac de Vogorno au Tessin touche plusieurs exploitations, forêts de châtaigniers, jardins, prairies, pâturages et vignes ainsi qu’une dizaine de familles et une partie du village de Vogorno, dont la poste, le restaurant et trois commerces. Aux Grisons, le vieux village de Marmorera et le hameau de Cresta vont disparaître avec le projet du bassin d'accumulation de Marmorera. 95 habitants (24 familles), 90 % des pâturages de la vallée, 29 habitations, une cinquantaine d’étables et greniers, l’église, l’école et la mairie du village sont concernés.

Le village de Marmorera avant le barrage, entre 1930 et 1955. Photographe : auteur inconnu. © Archive Dicziunari Rumantsch Grischun

Le village de Marmorera avant le barrage. Photographe : Ernst Brunner. © Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde - Société suisse des traditions populaires

Zervreila avant le barrage. Photographe: Ernst Brunner. © Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde - Société suisse des traditions populaires

Le village de Zervreila, les alpages d’Oberboden et Unterboden et un vaste territoire de pâturages sont destinés à disparaître avec la réalisation du réservoir de Zervreila.

Zervreila avant le barrage. Photographe: Ernst Brunner. © Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde - Société suisse des traditions populaires

Arbeit auf der Göscheneralp, zw. 1920-1950. © Martin Steiner, Alte Göscheneralp 2008.

Cabane et alpage dans le vallon de Barberine, entre 1910 et 1920. Photographe : André Kern. © André Kern, Médiathèque Valais - Martigny (018ph-01345)

Le vallon de Barberine et le plateau d’Emosson comme le plateau de Salanfe sont utilisés comme alpages depuis longtemps. À Salanfe, deux douzaines de chalets d’alpage et deux hôtels sont directement concernés par le projet du bassin d'accumulation. Le plateau est propriété des quatre bourgeoisies d’Evionnaz, Saint-Maurice, Vérossaz et Massongex. Pâturage idéal, il est très plat, enclos et irrigué abondamment par des torrents. Des réserves pour l’hiver sont garanties.

Alpages de Salanfe, 1921. Collection privée de Nicolas Mettan, Evionnaz

Salanfe, 1940. La jeune Marie Mettan (en blanc) à Salanfe devant le chalet d’alpage de Clovis Barman. Collection privée de Marie Mettan, Evionnaz

Interview de Marie Mettan (1928, née Jacquemoud), avec son mari et son fils, Charles et Nicolas Mettan

L’alpage de Salanfe avant le lac. Interview audio: Pierrine Saini, 1er mai 2015, Evionnaz.

Photographie vers le village de Botterens avant le lac de Gruyère. © Musée gruérien Bulle (« Botterens – G – Avant Lac 085 »).

Le projet du barrage de Rossens d’accumulation et du lac de Gruyère touche 10 km2 de terrains, 13 communes, 150 habitants, plusieurs fermes et bâtiments épars (64 immeubles dont une vingtaine d’habitations ainsi que des magasins et menuiseries), deux anciens ponts (le pont de Thusy et le pont de Corbières) et de nombreux pâturages, prairies, plantations. L’ancien barrage de Thusy sera démantelé avant d’être immergé.

Dans la région du Wägital, vallée préalpine vivant principalement de l’élevage et l’utilisation du bois, 32 fermes, 35 habitations et 70 bâtiments d’exploitation et une centaine d’habitants sont directement concernés par le projet de barrage. Sont touchés notamment : plusieurs hameaux et le village d’Innerthal, une église, un presbytère, une école et un hôtel. En 1920, 336 personnes (48 familles) vivent dans la commune d’Innerthal.

Vallée avant le barrage du Wägitalersee. Photographie : Oetiker, Männedorf (www.digy.ch).

Vallée de la Sihl avant le lac, entre 1923 et 1937. Photographe : Othmar Baur. © Klosterarchiv Einsiedeln (1.0903.0002).

Dans la vallée de la Sihl, 1762 personnes sont touchées dans leur existence par le projet du barrage du Sihlsee, dont environ 500 personnes vivant directement sur le périmètre du futur lac. Plusieurs tourbières, de nombreuses exploitations agricoles, 93 habitations, 137 granges, écuries et étables, 179 cabanes de tourbiers, 14 autres bâtiments dont une scierie, des chapelles et des ponts couverts, disparaîtront avec le projet de barrage.

Vallée de la Sihl avant le lac, entre 1920 et 1937. © Klosterarchiv Einsiedeln (1.0903.0015)

Famille de paysans travaillant dans les tourbières, vallée de la Sihl avant le lac. Photographe: Karl Hensler, Einsiedeln. © Karl Hensler, Einsiedeln. In : Saurer 2002, p. 32

Tourisme alpin

Bereits im 19. Jahrhundert werden die Alpen zu touristischen Attraktionen. Alpine Wanderungen locken immer mehr Menschen in die Berge.

Göscheneralp, zw. 1920-1955. © Martin Steiner, Alte Göscheneralp 2008.

Göscheneralp, zw. 1920-1955. © Martin Steiner, Alte Göscheneralp 2008.

À Barberine, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, les touristes affluent dans la région. Ils rejoignaient le plateau d’Emosson par le col de la Gueulaz ou le col de Barberine, pour loger à la Cabane du Club Alpin de la section Jaman et pour ensuite gravir les sommets environnants. Cette cabane et un ancien restaurant touristique seront noyés lors de la mise en eau du lac du barrage de Barberine.

Inauguration de la cabane du CAS, Barberine, 1900. Les CFF rachetèrent en 1920 ce refuge qui va être submergé par le lac de Barberine en 1925. © Ed. Georges Pilet, Médiathèque Valais- Martigny (044phB0167a).

Randonneurs à Salanfe, entre 1910 et 1930. Photographe : André Kern. © André Kern, Médiathèque Valais – Martigny (018ph-01359).


Salanfe bénéficie d’une aura importante auprès des bourgeois citadins, des hommes de culture, écrivains et intellectuels suisses. Des amoureux de la montagne, les premiers alpinistes découvrent Salanfe au 19e siècle. L’écrivain et poète vaudois Eugène Rambert (1830-1886), célèbre pour ses récits sur les Alpes suisses, a chanté les beautés de Salanfe où il dit avoir vu vers 1860 «tout un village d’été», un alpage plein de vie avec une centaine de chalets autour de la chapelle (Eugène Rambert, Les Alpes suisses, 1869, p.249. Cité in : Mettan 1991, p.5. Pierre-François Mettan rectifie les chiffres : 35 chalets et environs 500 bêtes). L’alpiniste français Jean-Marie-Ferdinand-Emile Javelle (1847-1883) y voit un paradis terrestre et y compte, avec exagération, un millier de bêtes. Les intellectuels de la Suisse romande viennent en nombre en Valais et apprécient Salanfe, point de départ de nombreuses courses de montagne.

Salanfe, Hôtel Pension des Dents du Midi, 1947. Carte postale de la collection de Nicolas Mettan, Evionnaz.

Publicité de l'Hôtel des Dents du Midi à Salanfe. Édition de 1929 du Guide Baedecker. Collection privée de Nicolas Mettan, Evionnaz.

Deux hôtels sont implantés sur le plateau de Salanfe : l’Auberge de Salanfe (fondée en 1894, renommée au cours du temps Hôtel de la Cime de l’Est et «l’Hôtel de la Confrérie») et l’Hôtel-Pension de la Dent du Midi, inauguré en 1898. Les hôtels sont ouverts de juin à septembre et proposent une trentaine de lits. Pour les deux hôtels, il s’agissait d’une bâtisse en pierre apparente sous toit à deux pans. Les deux hôtels ferment à la fin des années 1940 au moment de la construction du barrage.

Interview de Marie Mettan (1928, née Jacquemoud), avec son mari et son fils, Charles et Nicolas Mettan

La vie à l'alpage de Salanfe avant le lac. Les paysans et les touristes. Interview audio: Pierrine Saini, 1er mai 2015, Evionnaz

 Gasthaus Mattli, Göscheneralp, zw. 1920-1950. © Martin Steiner, Alte Göscheneralp 2008.

Touristen und BewohnerInnen, Göscheneralp, zw. 1920-1950. © Martin Steiner, Alte Göscheneralp 2008.

Visionnaires

Goethe est le premier visionnaire du lac du Sihlse : en 1797, lors d’une marche dans la région d’Einsiedeln, il écrit dans son journal le potentiel que représenterait pour la région l’utilisation de l’eau de la Sihl :

«Rechts des Fusssteiges ist eine Art von natürlichem Wall, hinter dem die Sihl herfliesst. Dem ersten Anblick nach sollte es an einigen Stellen nicht grosse Mühe und Kosten erfordern, den Hügel mit einem Stollen zu durchbohren und so viel Wasser als man wollte zu Wässerung und Werken in die unterhalb liegende Gegend zu leiten; ein Unternehmen, das freilich in einem demokratischen Kanton und bei der Complication der Grundstücke, die es betreffen würde, nicht denkbar ist» (Saurer 2002, p.13).

Le lac du Sihlsee projeté. Peinture de «W», 1900. © Karl Hensler, Einsiedeln (Saurer 2002, p.11).

Au début du 20e siècle, lorsque les habitants de la région d’Einsiedeln ont ouïe dire le projet du Sihlsee, certains s’enthousiasment. Un peintre dessine en 1900 le lac projeté. Une gravure identique à la peinture est publiée en 1901 dans le Einsiedler Kalender. Le lac du Sihlsee projeté.


Un géographe, Max Düggeli, écrit en 1903 :

«Das Sihltal präsentiert sich uns heute als langgestreckte, braungelbe, düstere Ebene, als tote Tiefe, die stellenweise von weithin sichtbaren Schuttfluren unterbrochen ist. Einen ganz andern Anblick wird die Gegend gewähren, wenn einmal der Stausee vorhanden ist. Während jetzt dieses hochgelegene, sumpfige Tal in keiner Jahreszeit das menschliche Gemüt zu erfreuen vermag, werden dann die so schönen, teils mit Weiden, Häusern und Hütten besäten Bergabhänge die Aufmerksamkeit des Betrachters auf sich ziehen und sie werden einen wundervollen Rahmen bilden zu dem an ihrem Fusse sich ausdehnenden See. Niemand wird sich die Moore zurückwünschen, wenn beim Aufgang der Sonne das Frühgold auf des Sees sanft gekräuselter Fläche erzittert und das klare Spiegelbild der benachbarten Bergriesen dem sinkenden Tagesgestirn das letzte Lebewohl zuwinkt.»


Autre visionnaire, Meinrad Lienert (1865-1933), poète dialectal originaire d’Einsiedeln, voit dans ses rêves, en 1909 déjà, les «eaux limpides et bleues» du Sihlsee.

Dessin de Heinrich Meili Wapf et Armin Meili, Lucerne 1920. Archive CKW (Haag 2004, p.31).

Le projet non réalisé d’un barrage dans la région d’Urseren stimule aussi les visualisations du projet, autant du côté des opposants que ceux des partisans. Sur ce dessin, on a représenté le nouveau village de Neu-Hospental qui doit remplacer le village destiné à être immergé.

«Gruss vom Inner-Wäggital. Abschlussstelle, wo durch einen zirka 90 m hohen Damm das ganze Tal unter Wasser gesetzt wird, um elektrische Kraft zu gewinnen». 1920-1921. Source : www.waegitalersee.info

Cette carte postale réalisée peu avant le barrage de Schräh (Wägitalersee) souligne l’immersion de la vallée qu’occasionnera la réalisation du lac de retenue.

«Sihlsee» (1909), poème de Meinrad Lienert

Sihlsee

I gseh di lang scho i dä Träume
Sihlsee, Bärgwasser klar und blo;
und wien äs Lüftli chunnt cho fäume
äs Morgenäbeli dervo;
Und wie das a dä Tannebäume
ufstygt und äntli muess vergoh.
Das git ä See für mynesglyche,
wo gäre bloi Wasser hend,
und gäre tüend dur d’Stuude stryche,
wo still und heimli Rose stönd.
Wo’s Aug voll hend vo Zaubersprüche,
as d’Wasserfraue ufechönd.

O Seeli, villicht g’sehn is nümme,
wie d’spieglist mys grüen Heimedland!
Wie gääre köirti d’Gloggestimme,
wänn’s spoot druf g’speisted umenand.
Da wetti wyt driuse schwimme,
bis löscht im Härz dr Heiwehbrand.


(Meinrad Lienert, Schwäbelpfyffli. Gedichte. Band 1 : Dur d’Stuude us!, Aarau 1909)

Traduction de la première strophe :

«Je te vois depuis longtemps dans mes rêves lac de Sihl, eau de montagne claire et bleue. Je vois une douce brise emporter le brouillard matinal et celui-ci grimpe jusqu'aux sapins pour enfin se dissoudre. Un lac pour mes semblables qui aiment les eaux bleues et qui aiment flâner dans les buissons où poussent des roses silencieuses et secrètes qui ont les yeux pleins de formules magiques pour que les ondines fassent surface.»

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